Taxi noir (ou le cancer à l’envers)

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Hier

Je referme la porte du cabinet du docteur. Je n’entends pas le claquement, moi qui attends toujours le clac.

L’air est doux. Il est 21h07 et je décide de rentrer à pied à la maison. C’est la seule décision. J’ai si chaud, c’est bizarre, je reste de longues secondes immobile.

Je suis vivant. Si vivant. J’ai échappé à l’inéluctable. J’ai retardé, cette année encore, l’arrivée du taxi noir.

15 minutes plus tôt

« Monsieur, vos résultats sont bons, un excellent bulletin que vous avez là ! Marqueurs PSA négatifs, glucides OK, diabète nul : vous avez aussi perdu un kilo. Allongez-vous pour l’examen… »

La tension est bonne. La palpation est un peu douloureuse, le cancérologue remet mon slip en place. Pressé comme toujours : « Rhabillez-vous ». Engourdi par ces résultats rassurants, je suis sourd à son discours sur je ne sais quelle profession ou sur la déliquescence de la Belgique.

Six semaines plus tôt

L’ordonnance d’analyse traîne sur mon bureau, je reporte le rendez-vous pour ma prise de sang. C’est ridicule, mais je ne peux m’empêcher de penser à ce qui m’est arrivé voici 15 ans.

Novembre 2012

« Rhabillez-vous Monsieur. »

« Les résultats, Docteur ? »

« Tout est OK, le taux de mauvais cholestérol est un peu trop élevé, mangez moins riche. Vous êtes stressé en ce moment ? Vous avez besoin de médicaments ? »

Novembre 2010

« Ça fait combien de temps que nous nous voyons ? »

« 11 ans, Docteur… »

« 11 ans, comme le temps passe. »

Novembre 2003

« Votre prise de sang est OK, votre radio du thorax aussi. » Sachez qu’après cinq ans, le risque de récidive diminue chaque année de façon exponentielle, je suis donc rassuré pour vous… Désormais, une visite par an suffira. Vous l’avez échappé belle, hein ? »

« En effet, Docteur. »

Mars 1999

Je reprends le travail après plus de trois mois d’absence. AXA Belgium et la Royale Belge seront bientôt fusionnées. J’ai manqué les grands travaux de préparation et je m’en veux… L’équipe m’accueille avec joie. La directrice communication m’envoie un mot. Je l’ai conservé. Elle m’accueille dans son bureau encombré. Pour un  événement à venir, je lui souffle l’idée d’un rallye familles en Forêt de Soignes. Cette idée m’est venue lors de ma convalescence. Elle sera retenue.

À l’hôpital, je croise quelques encore vivants ou presque morts. Le couloir de la mort, comme je l’ai surnommé. Des silhouettes livides, sans âge… Je n’ai pas ma place ici. Pourtant, c’est à mon tour. Première étape : une grille dessinée depuis mon bas-ventre jusque mon thorax. Je ne pourrai prendre de douche jusqu’à la fin des séances. Première séance de rayons. On me prévient : de nausées suivront chaque séance. Elles seront terribles. Après quelques semaines, je décide d’aller plutôt les matins à la clinique Cavell. Ainsi, les effets s’estompent sur la journée et la soirée est plus supportable.

La directrice me donne des chèques taxis. À l’aller, comme au retour, c’est un taxi qui m’emmène. Un taxi vert.

Quelques semaines avant

Un matin, en plein hiver, sur un coup de tête, je quitte la maison surchauffée pour une balade de 25 kilomètres. Seul. Inconscient (je manque de m’évanouir à mi-parcours), je réalise que je suis toujours vivant. Et utile. Je décide de reprendre le travail.

Quelques semaines plus tôt

Le téléphone sonne à la maison. « Bonjour, je suis votre cancérologue. Pour une guérison complète, je vous propose une chimiothérapie. Rendez-vous dans une semaine chez mon confrère. » Il me rappelle 10 minutes plus tard. « Non, je pense qu’une surveillance simple suffit. » Un troisième appel me laisse effaré. « Finalement, j’en ai discuté avec mon confrère : vous allez subir une vingtaine de séances de rayons. »

Janvier 1999

Je suis convalescent. Cela va durer trois mois. Je souffre, je n’ai plus d’énergie. Le pire, c’est la solitude. Chaque parole que l’on m’adresse me semble déplacée. Un ami, à m’écouter, prend peur… pour lui.

Mon épouse est à mes côtés. Enceinte. Elle accouchera dans quelques mois. Dans son ventre a poussé un oeuf. Qui grandira, magnifique. Le mien était mortel. Je reste en pyjama des jours entiers. Abandonné. Toujours sonné.

Trois semaines plus tôt

Mon épouse et moi nous rendons chez le chirurgien. « Voilà, j’ai fait analyser la tumeur. C’était effectivement malin. Un séminome. Vous avez eu une chance incroyable. La tumeur était de la taille d’un petit oeuf. À ce stade, vous ne pouviez pas avoir mal. Avec le temps, l’oeuf aurait grandi et aurait contaminé tout votre corps. Un peu comme pour Lance Armstrong. Vous ne vous seriez pas cogné ? Jamais nous n’aurions pu le détecter si tôt. Un cancérologue va vous contacter la semaine prochaine pour la suite à donner au traitement. »

Suzanne roule pour rentrer, nous restons longtemps sans parler.

Cinq semaines plus tôt

« Monsieur, il faut ouvrir et voir ce que c’est… Vite. »

« Ouvrir ? »

« Oui, j’appelle l’hôpital, vous rentrez dans deux jours ».

tacxinoirJe téléphone au bureau pour annoncer mon drame. Ma collègue ne comprend rien : mes pleurs recouvrent ma voix. Je raccroche. Je regarde par la fenêtre. J’ouvre le rideau. Je regarde la circulation dans ma rue. Un taxi noir passe. Je refuse de monter dedans.

Je n’ai que 34 ans. C’est injuste. Je commence à peine à réussir ma vie familiale et ma carrière. Que m’arrive-t-il ? Qui peut m’écouter ? Qui va m’expliquer ?

Un jour plus tôt

À la demande de mon urologue, je passe une radio des testicules. Je suis inquiet, mais pas trop. Le radiologue me badigeonne un liquide sur mes bourses et passe avec son appareil. Il fait son job, impassible. Et lâche : « Monsieur, je vois une boule. Ce n’est pas normal. Contactez au plus tôt votre docteur. »  Je quitte l’hôpital, tel un zombie. Je vais y revenir souvent dans les prochaines semaines.

Trois semaines plus tôt

Aïe ! Je me cogne l’entrejambes sur un coin de bureau.

Pourquoi « Taxi noir »

Cette histoire est dédiée à tous les passagers forcés du taxi noir, qui l’ont quitté, guéri ou meurtri, et pour leurs proches. La technique de narration est basée sur l’épisode télé The Betrayal de la série  télé américaine Seinfeld.

Taxi noir a été :

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16 Commentaires

  1. Étienne
    Publié le 22 avril 2014 à 20 h 49 min | Permalien

    Wouf.
    Je ne savais pas. J’ai tout lu. C’est du bon. Mais la chronologie m’a un peu égaré.

  2. Publié le 22 avril 2014 à 21 h 04 min | Permalien

    Merci Etienne.

  3. Publié le 23 avril 2014 à 9 h 14 min | Permalien

    Merci Philippe, comprends pas pourquoi les taxis bruxellois râlent de l’arrivée des taxis privés Huber…

  4. Publié le 23 avril 2014 à 10 h 45 min | Permalien

    C’est très poignant.
    Par rapport à la narration, j’ai pensé au film Memento de Christopher Nolan.
    Mais pour l’histoire, rien à voir…

  5. Schoepen Céline
    Publié le 7 mai 2014 à 9 h 58 min | Permalien

    Je t’aime papa !!

  6. Gomes
    Publié le 4 février 2015 à 15 h 25 min | Permalien

    Oh Phil. en te lisant , je n’ai pu m’empêcher de verser quelques larmes !! Tu as vaincu cette bataille , et j’imagine que ça n’a pas du être facile pour toi ….
    Tu as vaincu , cette saleté ….!!! Grand battant ………….

  7. Publié le 5 février 2015 à 1 h 52 min | Permalien

    Pour tout avouer, je n’aime pas trop tes articles en général. Souvent anecdotiques, sibyllins.

    Par contre, j’ai trouvé celui-ci très bien écrit. La puissance du réalisme sans doute, du vécu, la force d’un traumatisme.

    Il faut donc que je fasse une recherche sur Phil (en espérant trouver Phil Openspace), que je tombe sur Mr Schoepen, nom qui me rappelle un proche souvenir, que j’aie la curiosité de cliquer et de lire jusqu’au bout, pour que je découvre ce calvaire.

    Ben, il est cachotier le cousin. Ou trop éloigné.

    Enfin, il est remis et c’est le principal.

    • Publié le 5 février 2015 à 19 h 11 min | Permalien

      Merci Cousin 6. Je suis ravi que tu aimes cet article, profondément retravaillé avec Etienne Buyse (alias Boileau). Je suis ravi aussi que tu n’aimes ‘pas trop’ mes autres articles. Cela veut dire que mon blog contient des articles ‘pour tous les goûts’. Les tiens vont certainement vers ma rubrique ‘Courtes nouvelles’, que je dois encore étoffer.

  8. Publié le 4 février 2016 à 11 h 19 min | Permalien

    Et bien je découvre cette histoire avec stupeur.
    Je ne savais absolument pas.
    Encore un point commun avec un autre de mes amis, lui aussi combattant victorieux du Big C.

    Pensées pour tous les autres clients du Taxi Noir qui n’auront pas eu la même chance. Ton appétit de la vie et ta sérénité trouvent maintenant leur origine. Voila que le personnage s’éclaire!

  9. casada
    Publié le 12 mai 2017 à 13 h 02 min | Permalien

    Bonjour Décapeur

    Bravo..Pour la suite donnée à cet œuf non couvé.

    Il est bon de faire savoir que les cancers peuvent se développer suite à des « incidents » de la vie quand d’autres seraient spontanés.
    Quoique les chercheurs démasquent continuellement de nouvelles origines à ces chauffeurs de taxi noir..
    Ou coloré.

    Merci Philippe
    La vie est multicolore après ces affres.

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    On dit UNE "île". Mais dans le mot "île", il y a UN "elle'. Étonnant, non ?
    ~Philippe