L’enveloppe Amazon

Je suis un homme de lettres. Je suis l’homme de vos lettres. Si vous habitez dans les pâtés de maisons où je distribue le courrier, c’est moi qui fais tinter le couvercle de la boîte aux lettres à l’intérieur de vos habitations. Grosses factures et petits mots doux, gros, demi-gros, détail.

Ce jour-là, j’étais de corvée Amazon. Vous voyez le tapis roulant qui transporte vos achats le long de la caissière au supermarché ? Quand vous faites des achats sans sortir de chez vous, le bout du tapis roulant, c’est moi.

Facteur, c’était pas mon premier choix. J’ai fait les beaux-arts. C’est encore quelque part sur mon CV. J’ai produit quelques toiles. J’ai exprimé ma créativité sur terre glaise, sur marbre, sur les quelques murs de la ville qui, je l’espère, étaient un peu plus beaux après mon passage qu’avant. Maintenant, je ne fais plus que passer devant ces murs. Il y a bien longtemps qu’un Karcher et une équipe de malfrats mineurs en travail d’intérêt général les ont effacés.

Je m’apporte mon propre courrier. Au début, je trouvais ça rigolo. Croyez-moi si vous voulez, mais recevoir ses factures, ses premiers rappels de facture, ses deuxièmes rappels de facture au milieu des collègues sur le coup de quatre heures du matin, on s’en lasse. Le pire, c’est quand je reçois une des cartes postales et trimestrielles de mon jumeau. Il les poste le premier jour de janvier, avril, juillet et octobre. Je dois être sur une to-do list. Invariablement le même sphinx et les mêmes mots. « Un grand bonjour ensoleillé du Caire. Ton frère aîné. »

Le jour qui nous occupe, une enveloppe Amazon un peu épaisse refusait d’entrer dans une fente. J’ai poussé pour la faire entrer. C’est comme ça que la porte s’est ouverte. J’ai supposé un locataire distrait et j’ai fait le geste de saisir la poignée.

Ma main s’est refermée sur le vide. La porte s’était ouverte entièrement. Quand j’ai vu les trainées de sang sur le sol, j’ai su que ma tournée allait prendre un peu de retard. J’ai pris mon téléphone personnel et j’ai appelé le 112. Comme je m’y attendais, ils m’ont dit « ne bougez pas, ne touchez à rien ».

À part le corps, il n’y avait rien dans la maison. Il y avait du carrelage au sol, du papier sur les murs et c’est tout. Il n’y avait pas de robinet dans la salle de biens, pas de radiateur. J’ai jeté un œil sur un dessus de cheminée vide : rien. Les gars de la police en combinaison blanche n’avaient pas l’air de trouver beaucoup d’empreintes digitales dans ce petit désert domestique.

Petit et chauve, l’officier de police judiciaire en face de moi tentait de meubler ce vide comme il pouvait.

— Vous savez dans quel pourcentage d’homicides c’est la personne qui signale la découverte du corps qui est le coupable ?
— Heu… Non…
— Moi non plus. J’ai connu le chiffre exact, mais je l’ai oublié. Vous l’avez tué ou pas ?
— Non.
— J’ai envie de vous croire, mais j’ai des instructions. Il vous reste beaucoup de colis urgents à livrer ?
— Plein !
— Je connais des gens qui vont râler parce que leurs colis sont en retard. Vous êtes en garde à vue pour 24 heures.
— Mes colis ?
— Un collègue passera un coup de fil s’il a un peu de temps.

De loin, on pourrait croire qu’une cellule de poste de police est vide. Visuellement, c’est exact. Mais quand tu mets un pied dedans, tu comprends vite que si ça a l’air désert, c’est en fait rempli par l’odeur de la peur de ceux qui sont passés par là avant toi.

J’ai attendu. Je n’avais plus ma montre ni mon smartphone. J’ai commencé à compter jusque soixante pour passer le temps. Après quelques minutes ( ?) je me suis embrouillé dans les chiffres et j’ai arrêté. C’est au moment où je venais de m’allonger qu’on est venu me chercher.

J’ai pris une bonne goulée d’air et remercié les progrès de la médecine légale. Mon alibi tenait, parait-il, la route. Je ne me suis pas demandé quel serait l’inverse de cette métaphore : un alibi qui fait des sorties de route ? Un alibi qui secoue ses passagers ? Un alibi qui fait des dérapages incontrôlés.

C’est au moment précis où j’allais retourner vers la poste que je me suis souvenu d’un détail capital.

disque d'or - enveloppe Amazon - DéKaPé CopywritingDans l’enveloppe Amazon, il y avait un disque d’or. Je ne pouvais pas rentrer au bureau la mine enfarinée et annoncer que j’avais laissé un disque d’or dans la nature. C’était la reproduction d’un disque en or de la VIIe dynastie, inestimable. Le disque d’or que je n’avais pas pu livrer était un des objets les plus chers du catalogue Amazon. Sans m’en douter, j’avais cinquante mille dollars de marchandise qui étaient passés de dans ma sacoche à dans la nature.

Je suis retourné sur les lieux du crime dans l’espoir de retrouver l’objet. Ma sacoche de facteur était là. Mes colis étaient là. L’enveloppe Amazon avec le disque d’or n’était plus là. Je me suis demandé ce que ferait un détective de roman noir à ma place.

Aucune femme fatale d’humeur lubrique et assez bien roulée pour pousser un évêque à défoncer un vitrail à coup de crosse ne s’étant manifesté j’ai été boire une bière au café le plus proche.

Après trois bières j’étais le meilleur pote des habitués du Café Le Rustique. L’établissement porte bien son nom. Le patron s’appelle Jean-Claude. Je vais finir par croire que tous les patrons de café s’appellent Jean-Claude.

C’est en allant soulager ma vessie que je me suis aperçu que je glissais plus sûrement que lentement sur la pente de l’ivresse.

J’ai conservé un semblant de dignité en me réinstallant sur mon tabouret. Pile à la place de ma pile il y avait un petit verre plein d’un liquide vert. J’ai porté le verre près de mes narines : malgré la couleur ça ne sentait pas du tout le liquide vaisselle.

— C’est pour la maison.
— Ah. Merci.
— C’est pour boire, hein pas pour regarder.

En saisissant le verre, j’ai regretté de ne pas être plus saoul. Une ivresse plus prononcée m’aurait donné une excuse pour un faux mouvement malencontreux. J’étais bien trop maître de mes mouvements pour que l’accident soit crédible. Et puis d’ailleurs, qu’est-ce qui me garantit qu’il n’y a pas des douzaines de bouteilles de cette mixture qui n’attendent que moi à la cave, hein ?

Je ferme les yeux, je maudis l’absence d’airbag sur ce verre et j’avale le verre cul sec. C’est comme si une grenade défensive avait éclaté dans mon estomac. J’ai le palais vitrifié, la gorge se remet à peine de la coulée de lave. Mon nez est une coulée continue. Je tousse bronches et intestins. Autour de moi, il y avait un coton blanc translucide. Déformé par ce coton, j’ai entendu des syllabes se mettre à composer les mots :

— Je vous l’ai servi dilué. Faut un peu de temps pour s’habituer. Puissant hein ?
— Puissant ? Ce machin a une puissance atomique.

J’ai posé mes deux mains sur le bar. J’ai articulé la phrase lentement.

— Par hasard, vous sauriez ce qu’est devenu l’enveloppe Amazon que j’ai essayé de livrer en…

Mon corps m’a signalé qu’une retraite tactique vers les toilettes s’imposait.

— Le truc en or ? Bien sûr que je sais où il est.

Je me suis arrêté pile, en plein milieu de mon trajet vers la salvatrice faïence. Mauvaise idée.

Les objets perdus de la ville de Bruxelles sont juste en face du mont de piété. J’ai croisé le flot d’employés qui sortaient pour leur repas de midi. Disons que ça sentait le gilet et la sandale. J’ai attendu leur retour et la réouverture à un arrêt de bus. Quand j’ai vu passer un conducteur deux fois dans chaque sens, j’ai su qu’il était l’heure d’aller chercher l’enveloppe Amazon.

J’ai pris un ticket numéroté et j’ai attendu sur une banquette dure comme un coeur de créancier. Je me suis assis en dessous d’un immense panneau « Respect du silence SVP ». Mon numéro a été appelé par le dernier guichet de la rangée. Je suis passé devant chaque guichet. A mon passage les employés se levaient, frappaient sur la vitre et touchaient leurs lèvres supérieures. Les rituels de bienvenue aux nouveaux usagers dans les administrations sont parfois bizarres. Faites-moi penser à en parler sur les réseaux sociaux.

Je suis arrivé au guichet devant… moi avec une moustache. J’ai eu un mouvement de recul en me reconnaissant. Je me suis précipité vers la vitre.

— Francis ? ! Tu n’es pas en Égypte ?
— Christian ? !
— Je vais en parler à Papa, Francis…
— Ne fais pas ça… Je t’expliquerai. Qu’est-ce que tu as perdu ?

Mon frère jumeau ne m’envoie plus de cartes d’Égypte. Il avait stocké le disque d’or dans un lieu bien plus sûr que les coffres-forts millénaires : son propre salon. J’ai recollé l’enveloppe Amazon comme j’ai pu. J’espère qu’il y aura une petite récompense. J’aimerais faire une croisière sur le Nil.

Cela vous a plu ?

Badge Movember créé par le barbier Bayer & Bayer

Badge Movember du barbier Bayer & Bayer

Cette nouvelle n’est pas de moi. Elle est ma propriété mais je ne l’ai pas écrite. Elle vous appartient à présent. Son auteur : Baudouin Van Humbeeck. Ce texte est né après que j’ai lu cette annonce de Baudouin, alias Somebaudy :

Cette année, je participe au Movember. Je me laisse pousser une moustache et je récolte de l’argent pour la lutte contre les cancers masculins (prostate et testicule). La personne qui remportera cette enchère aura le droit de me communiquer une liste de cinq mots (mots de la langue française, figurant dans le dictionnaire). Dans un délai de 10 jours maximum, j’intégrerai ces cinq mots dans une nouvelle de mille mots minimum. Le gagnant de cette enchère recevra par mail le texte de la nouvelle. Je cède tous mes droits d’auteur sur cette nouvelle au gagnant de cette enchère qui sera libre de l’éditer et la publier comme bon lui semble. C’est pour la bonne cause et pour la littérature… À votre dictionnaire et à votre bon coeur !

J’ai aimé l’idée. J’ai remporté l’enchère. Je soutiens Movember (et vous ?).

Voilà qui fait et (bien) écrit. Les 5 mots étaient : CréativitéDésertDisquePuissance et Respect.

Pour aller plus loin

En novembre 2016, je fais comme Baudouin (après avoir suivi ses ateliers d’écriture) et je soigne ma moustache.

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6 Commentaires

  1. Publié le 10 janvier 2016 à 14 h 21 min | Permalien

    Bonne nouvelle mais un peu longue pour être lue confortablement sur Internet

  2. Publié le 10 janvier 2016 à 14 h 24 min | Permalien

    Merci Pascal pour ce commentaire. J’ai hésité à découper cette nouvelle, notamment avec des intertitres ou des images. Puis j’ai décidé de laisser ce texte tel quel pour ne pas le trahir. Parfois, il faut prendre le risque de publier des textes longs sur écran. En tout cas, sur un mobile en responsive design, ce n’est pas choquant.

  3. Sophie
    Publié le 11 janvier 2016 à 8 h 34 min | Permalien

    Chouettes ! (la nouvelle et l’idée)

  4. Stephane Le Roux
    Publié le 31 août 2018 à 18 h 23 min | Permalien

    Excellente nouvelle

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    ~Jean-Marc Hardy