Le géant et l’arbuste

En retrait pour quelques semaines, il me vient l’idée de planter un article de blog, ici. En hommage à Dame nature. Cette nouvelle est une histoire verte.

Il était une fois deux arbres, dans la forêt de B***.

Ils vivaient, côte à côte, dans la grande surface de la Nature.

Il y avait le chêne vert, d’abord. Un vert couleur kiwi.

Pour tous les verticaux de la forêt, c’était le Sage : le géant des lieux, héros parmi les héros, protecteur d’entre les protecteurs.

Ses racines gigantesques plongeaient au plus profond de la terre fertile de ce pays.

Sa mission  : écouter ses arbres frères des environs, parfois jusqu’à plusieurs dizaines de mètres.

Il leur parlait aussi, les mettant en garde contre les dangers. Parmi ceux-ci, les Humains.

Non, pas ceux qui passaient à vélo ou en courant devant eux sans même les admirer.

Non, pas ceux qui, un peu dérangés, venaient autour d’eux pour prendre leur tronc dans leurs bras, récitant des mots étranges. Pour « voler notre énergie », pensait le chêne, désemparé.

Non. D’autres, habillés de jaune avec leurs machines monstrueuses.

La seule faiblesse du Sage, c’était son proche voisin, un cèdre délicat, planté un peu par hasard voici quelque temps.

Leur histoire était connexion, leur aventure était connivence. De jour comme de nuit. Le géant et l’arbuste s’aimaient, c’était évident. C’était logique aussi, si l’humain comprend désormais que oui, les arbres ont leur propre langage. Et qu’ils peuvent aussi éprouver des sentiments, si l’humain peut admettre cela.

Les saisons passaient, comme les humains… comme les animaux aussi… inoffensifs et nuisibles. Le géant et l’arbuste résistaient au temps, chacun à sa façon, chacun soutenant l’autre avec quelques signes et beaucoup de tendresse.

Les plus curieux des verticaux auront remarqué leurs branches s’épouser, leurs feuilles papoter, leurs racines *censuré*.

Dans une histoire, il faut un rebondissement. L’Homme doit intervenir, parce que l’Homme doit faire des affaires sur le compte de Madame Nature.

L’Homme décréta que le petit cèdre devait quitter sa terre tant aimée. Et dire adieu à son géant et à ses branches tendres et fortes.

L’arbuste fut arraché à la Terre.

Tchik Tchak Brrrrrrr.

Le géant était désormais seul. Les racines de son petit ami orphelines et vouées à l’oubli.

Notre Sage de la forêt de B*** continua sa mission. Protéger ses disciples droits. Son arbuste lui manquait terriblement. Où était-il  ? Dans quelle autre forêt les Hommes l’avaient-ils caché  ? Était-il encore en vie  ? Inquiétude.

Les saisons passèrent. À l’aube du premier jour de l’automne, quand les verticaux se préparaient à leurs plus beaux ornements, le Sage sentit la terre trembler.

Tchik Tchak Brrrrrrr.

Tchik Tchak Brrrrrrr.

L’opération fut rondement menée, selon les Humains en jaune. Notre Sage gisait désormais, pour la première fois de sa longue vie, sur une machine affreuse avec d’énormes roues.

« Ouch », pensa le Sage… Cette lumière éblouissante  ! « Où suis-je » se demanda l’ancien empereur de la forêt de B***. Il comprit très vite.

Il était passé de la grande surface de la Nature à la grande surface des Hommes. En compagnie d’autres compagnons, empilés les uns sur les autres.

Le Sage voyait passer des Humains, cette fois-ci bien plus imposants que lui. Certains beaucoup plus grands, d’autres bien plus petits.

L’un d’entre eux prit le Sage en main et demanda à un grand Humain  : « Papa, puis-je prendre ce beau carnet, s’il te pléééééééééé  ? » Le grand humain répondit  : « d’accord, mon chéri, tu en prendras soin hein  ! C’est un carnet de très grande qualité, regarde cette belle couverture, touche ce beau papier  ! »

« Sans grain, soyeux et lisse, il est doté d’un toucher très agréable. » 

Le grand Humain, convaincu, mit le Sage dans un chariot puis se dirigea vers les caisses.

Quelque temps, plus tard, le Sage sentit comme des chatouillements. Il vit l’énorme visage du petit humain qui le manipulait avec excitation. Cela ne dérangeait pas notre ex-géant de la forêt de B***. Au contraire, il s’amusait de voir ce petit d’homme sourire.

Notre chêne vert, devenu carnet de luxe, se laissa faire.

Du livre Étymologies – pour survivre au chaos d’André Marcolongo (voir infra)

Soudain, il trembla. Il sentit une pression sur lui. Non pas qu’elle était douloureuse, bien au contraire. Son être bougeait légèrement et ses feuilles offertes à l’enfant se transformaient.

Puis, il comprit. Il sentit du graphite, de l’argile et de la cire couler sur lui. Ce mélange inédit était comme enchâssé dans un matériau ami, j’irai même plus loin… amant.

Le Sage sourit, ému. La connexion était revenue, la connivence pouvait repousser.

Le Sage se rappela les propos du grand Humain à son enfant : « 60 pages, mon trésor, tu pourras faire beaucoup de beaux dessins, hein  ! »

Notre géant devenu papier répondit à son petit ami  : « soixante pages, mon arbuste chéri, tu vois tout le temps qu’on a encore, toi et moi  ? »

Pour aller plus loin

Lisez absolument Étymologies – pour survivre au chaos, d’Andréa Marcolongo aux éditions Les Belles lettres

Bonus

C’est étrange. Comme si ce bel aphorisme de Marc Brillat Savarin avait inspiré ma petite histoire.
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    La vie est si dure pour qui s'immole.
    ~Philippe