La Panne (carnet de bord d’un burn-out)

Burn-out ? Bore-out ? Surmenage ? Grosse fatigue ? Je n’en sais rien, je ne veux pas être assimilé à ces mots. Sournois, inattendus et agressifs comme un commando, ils prennent en tout cas le dessus sur ma petite personne. D’un coup.

Moi, le rat

Le collègue qui anime la réunion disparait progressivement de ma vue. Il mange la moitié de ses mots. Sa voix devient un son linéaire dans cette salle devenue piège pour moi.

Je tente de me reprendre. Mon intérêt, déjà limité pour le sujet, tombe à zéro, alors qu’une collègue pose question sur question et qu’une autre remplit un carnet entier.

Portrait par Ayaka Ito & Randy Church

Portrait par Ayaka Ito & Randy Church

Ma manager est distraite, mais pas autant que moi, qui deviens aveugle et sourd. Paralysé aussi. Je tente de prendre des notes, ma main n’y parvient pas. Ni avec le feutre noir, ni avec le rouge. Je réussis à griffonner ‘TEST’, comme pour me rassurer. Mais ma main tremble.

Fight or flight ? Flight.

Mon cerveau fond. Une seule pensée l’habite encore pourtant. Fuir. Rentrer à la maison. Il y a urgence. La réunion s’achève. « Hartelijk bedankt voor je uitleg Wim. Dat was heeel interessant. »

Je demande à ma manager de me consacrer quelques instants. La porte s’ouvre. Les collègues quittent mon lieu de supplice, trop lentement à mon goût. Le collègue referme la porte derrière lui. L’air devient respirable et je prends un maximum d’énergie et supplie de pouvoir rentrer chez moi. Ma manager est compréhensive, mais elle ne voit pas que je suis comme un avion qui vient de faire 1.000 fois le tour du monde. Et qui explose.

Comme un avion sans aide

Master Retouching Christophe Hyuet

Master Retouching – Christophe Hyuet

Le titan des airs trahi par lui-même et par les circonstances. L’avion vole, souverain, n’écoutant pas les signes. Il obéit à son plan de vol. Il se mutile petit à petit en donnant des coups de couteau sur la carlingue. Il n’a pas eu l’occasion d’atterrir pour faire le bilan.

En réalité, son commandant s’en souvient maintenant. Des turbulences l’ont fait réfléchir ces derniers mois. La tour de contrôle a écouté à peine et demande de maintenir le cap. Pour un vol de plus en plus désagréable et sans refaire le plein de kérosène. L’oiseau de fer doit désobéir et se détourner lui-même en raison de l’avarie soudaine.

Je retourne à mon bureau pour liquider deux ou trois affaires quand un collègue zélé abat froidement pilote, copilote et tous les passagers. Il vient en effet de remarquer une erreur dans l’énorme dossier que je terminais. Il me reste quelques instants de sang-froid pour retrouver l’origine du couac. Je délègue.

Rapatriement

Je reviens sur Bruxelles en ramenant un collègue. L’aller était joyeux et bruyant. Le retour se fait dans un silence de mort. J’entends à peine mon collègue parler. Je dis 2 fois ‘oui’ et 3 ‘ah bon’ sur 50 kilomètres. Je suis étranger à mon environnement.

Seule une petite lumière résiste dans le cockpit. Vaillante, elle me guide en pilote automatique vers mon refuge. Nous passons par Zaventem. Je vois des pilotes courageux décoller. Je suppose qu’ils sont heureux dans leur travail (*).

En cinquantaine

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Rentré chez moi, je supprime tous les stimuli. Ordinateur, jobs, musique. Trois appels en détresse sont lancés. 1/ Ma femme. Je pleure 2/ Mon médecin. Je pleure. Il passe rapidement. Il me met en incapacité de travail. 3/ Ma psy (enfin vous craquez, me dira-t-elle par la suite).

Le commandant de bord que je suis comprend. Il se met de côté pour aller de l’avant. Pour plus tard. Il sait, sa lumière le lui rappelle, que sa belle étoile vient de lui sauver la mise. Demain, c’est décidé, il va à La Panne pour se ressourcer. Va-t-il arriver à sortir de chez lui ?

La Panne. Un très bel endroit pour voir, sentir, toucher et entendre les 4 éléments : l’EAU, la TERRE (le sable), l’AIR (le vent), le SOLEIL (la chaleur). Le lieu idéal pour me déconnecter de tout pour mieux me reconnecter à moi-même et retrouver un rythme naturel.

Nous vivons immergés dans une mer de changements. Cette phrase, je la sors d’un best-seller Au coeur de la tourmente, la pleine conscience du Dr Jon Kabat-Zinn.

À mort les deadlines

Créa Ted Chin

Créa Ted Chin

Je pensais être bloqué par toute décision et que ma convalescence allait me voir prostré dans un canapé. Faux. Je réalise ce que j’ai moi-même décidé. Toute contrainte est, pour l’instant, écartée. Sans égoïsme. Par survie.

En l’absence de tout stimulus, chaque détail m’enchante. Je tombe amoureux d’une boite de Philadelphia. Je caresse Léo le chat avec bienveillance. Je me dresse, tends ma tête vers le ciel et aspire l’air avec gratitude.

Ma seule activité intellectuelle ? La lecture de ce best-seller de la méditation et d’un autre sur le même thème. Des centaines de pages lues à mon rythme. Sans horloge, ni recherche de performance. En me coupant d’un certain monde. En appuyant sur Pause plutôt que sur Plaies, cette démarche idiote à vouloir agir à tout prix, à prouver que j’existe.

Voici venu le temps de la reconstruction. Avant de rembarquer pour d’autres vols.

(*) Ce billet a été écrit avant les événements dramatiques du vol Airbus A320 de Germanwings.

Pour aller plus loin

  • Des témoignages de victimes de burn-out. Des voix et du son. Le burn-out écouté autrement. Un travail étonnant de l’ingénieur du son Yves Hanon. Via le blog de Mateusz.

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9 Commentaires

  1. Publié le 2 avril 2015 à 10 h 44 min | Permalien

    Quel bel article. C’est parfois dans la tourmente qu’une autre créativité sort. Mais ce n’est pas pour autant que te souhaite de rester dans cet état : les artistes les plus créatifs n’étaient pas toujours heureux. Mais je ne m’inquiète pas : le cap des 27 ans, tu l’as largement dépassé.

  2. Thierry Lalinne
    Publié le 2 avril 2015 à 21 h 10 min | Permalien

    Très beau texte. C’est cliché, je sais, mais j’aime bien cette phrase attribuée à Nietzsche « ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts ». Permets-moi de crier avec toi « mort aux deadlines » et comme le disait Boileau : « hâtons-nous lentement ».

    Mon salut, je le dois à la lecture des philosophes et à l’amour inconditionnel de ma famille. Sans les autres, nous ne sommes rien …

  3. Sophie Dancot
    Publié le 7 avril 2015 à 17 h 13 min | Permalien

    Cher Philippe,
    Je suis plongée dans les mêmes ouvrages que toi – pleine conscience, Jon Kabat-Zin. Mon compagnon me fait part de ses craintes quand je lui en parle : « ça va t’aider à supporter plus de choses, à accepter encore plus de choses… » Non. Ca m’aide à dire non calmement, à prendre ces petits moments de recul, à dire oui à ce qui me fait du bien. Ca m’aide à réaliser que ma vie ne dépend pas de ce fichu deadline et aussi, que j’ai le droit de dire ‘c’est trop court’.
    A bientôt !
    Sophie

    • Publié le 7 avril 2015 à 17 h 34 min | Permalien

      Georges Anthoon, dans son livre Talent en action, admet que l’on dresse trop de listes TO DO et trop peu de listes STOP DOING !

  4. Publié le 17 avril 2015 à 14 h 31 min | Permalien

    Je suis fan! Te lire reste un plaisir sincère 🙂

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