Paris, la rencontre avant la #covid

Paris. Le 3 janvier 2020. Je fais la connaissance d’une femme rencontrée sur les réseaux sociaux. Nous nous ferons la bise, nous parlerons dans un café, nous serons proches l’un de l’autre, nous ne porterons pas de masque, nous ne prendrons aucun risque.

Je me lève à 5 heures alors que mon réveil était programmé pour 5 h 25. Plutôt que de rester prostré chez moi, à traîner sur les réseaux sociaux, je décide de monter (ou descendre ?) à Paris.

J’avais activé l’alarme du réveil pour être sûre. J’ai plongé dans la nuit aveugle du petit matin d’hiver, juste pour rencontrer ce Belge que je ne connaissais pas plus que ça.

« Tu me reconnaitras, je suis grand et j’ai un bonnet noir. »

Paris est cruel sans amour.

Mais Paris peut être douce avec une amie. Quand je lui ai annoncé que je passais quelques heures à Paris, elle s’est arrangée pour venir à ma rencontre. Touché, je fus. Je pris le train et le risque.

C’est jour de grève dans les transports à Paris, mais le RER m’emmène d’un quai noir et vide de banlieue à cette arrivée douce, sous les illuminations de Noël, au bout du quai d’un Thalys rouge qui glisse sans bruit pour accoster à mes pieds. 

Le piano de gare jouait des musiques romantiques et tristes à serrer le coeur, sous les doigts d’un assez bon pianiste. Je me sentais nostalgique.

Nous discutions en virtuel depuis quelques mois. Des échanges amicaux et sincères. Sans doute piquée par la curiosité, cette Française veut découvrir cet étranger belge.

7 h 03. Mon Thalys démarre. Voyage rapide et sans histoire, aux côtés de navetteurs concentrés sur leur PC ou smartphone.

Nous n’aurions pas dû avoir rendez-vous. Il avait prévu une autre rencontre, professionnelle et dans une autre ville, et moi, je me remémorais l’émotion d’un « au revoir » de roman de gare.

D’abord, j’avais dit qu’il était si dommage que je doive quitter Paris alors qu’il y arrivait, de derrière mon écran, c’était le plus confortable. Mais une minute après, je lui demande à quelle heure il arrive.

Mais voici ce train qui arrive de loin.

« Tu me reconnaitras, je porte une doudoune marine et j’ai un sourire. »

Septante-cinq minutes plus tard, l’amie est là. Pas devant le début du quai. Car ce n’est pas une amoureuse.

La distance est respectueuse. Un bisou, deux ? Trois ? Je ne sais jamais. Il fait toujours noir ce matin hivernal de janvier 2020.

L’ami belge Phil, c’est son pseudo, s’était annoncé comme grand, coiffé d’un bonnet noir, avec l’envie d’un café viennois. Moi, pas plus facile à repérer, de taille moyenne et en doudoune marine, avec le sourire.

On choisit le plus facile, ce café typique juste en face de la Gare du Nord. Le garçon de café, poli comme l’idée qu’on se fait des garçons de café parisiens, nous désigne une petite table au calme.

C’est le moment de passer du virtuel au réel. Je revois la photo de profil du compte Twitter de Phil et les derniers messages échangés. Des messages très familiers, des confidences presque intimes qu’on fait facilement à un inconnu derrière un écran, sans conséquence croit-on.  Sans rien savoir de lui. De ce qu’il comprendra. Il se trouvait qu’il comprenait, que nous découvrions quelques points communs, mais de là à traverser l’écran pour entendre, voir, toucher l’homme en vrai. 

On s’assied. La conversation démarre, tout de suite. C’est tout de suite agréable, chaleureux et sans ambiguïté. Je l’admets, des images sont passées dans ma tête, plus vite encore que mon Thalys.

Comment cela va-t-il se passer ? Sur quoi cette papote va-t-elle déboucher ? Et si on se plaisait ? Comme dans les séries TV où tout va trop vite et où rien n’est réel ?

C’est tôt le matin. Je  sais que, grève ou pas, on aurait le temps de prendre un café ensemble. Son rendez-vous manqué lui laissait des heures à occuper à Paris. J’avais le sentiment qu’il débarquerait un peu à la dérive, qu’il avait besoin, ou envie de s’arrimer à un regard connu à la descente du train.

Nous échangeons, les cuillers tournent dans les cafés. Chaque connexion allume un peu plus le ciel de la Ville lumière : taxis, clochards, livreurs, étudiants et travailleurs.

La réforme des retraites est présente dans toutes les conversations. Moi, je suis un Parisien pour quelques heures.

La dame à la doudoune raconte son parcours amoureux, elle vit une histoire avec un homme, vivant à 300 km. Ils se voient, tous les mois. Ne sois pas jaloux, Phil. Elle parle de sa vie de femme et de maman aussi. Je l’écoute, je crains de trop me dévoiler, de l’interrompre aussi.

J’avais envie d’être ce visage qu’il reconnaitrait. Rendez-vous a été pris ; au bout du quai je l’attendrais.

Tiens, le voilà cette fois. On se reconnait au premier regard sans se connaître. Tout à coup, il y a cette grande silhouette étonnée, à mes côtés, il y a Phil, le twitto drôle et chaleureux, incarné dans un vrai bonhomme en jean et parka noire avec des yeux bleus derrière ses lunettes. Ce visage inconnu, mais familier, ah et puis la voix, que je découvre, avec ses intonations bruxelloises. 

Moi, déséquilibré en sentiments, je veux valider, auprès d’elle, un choix de vie existentiel qui doit encore mûrir. Que pense-t-elle de ça  ? Que pense-t-elle de moi  ?

L’amie à la doudoune parle avec douceur, ses gestes sont précis. Elle consulte régulièrement les horaires du RER. Et je reste ébahi devant sa bienveillance, dans cette si belle bulle d’air au milieu d’une ville qui n’est pas la mienne, dans une agitation qui m’est étrangère.

Je crains qu’elle arrive en retard à son rendez-vous familial. Mais je veux tellement prolonger ce moment à « nous », si j’ose écrire. Je pense qu’elle apprécie ce moment, comme moi.

Nous quittons l’établissement. Elle prend la même direction que moi, elle vers sa famille, moi vers une autre amie parisienne.

Quelque part, cette carte de transports parisiens est une métaphore des différents chemins qui s’offrent à moi. Partir, m’arrêter, prendre du retard, faire la grève d’une vie rangée, peu passionnante.

La dame à la doudoune m’accompagne dans ces longs couloirs bondés de gens à gare. Puis, nous nous quittons.

C. fut comme une guide, une femme réservée… qui aurait réservé des retrouvailles. « Dans le même café, dans la même ville… », chantait Billy Paul.

Depuis ce trois janvier 2020, on se contacte de temps en temps, sur Twitter.

On s’appelle parfois sur Messenger.

On se fait un coucou rapide sur WhatsApp.

C. like une photo de Paris que je poste sur Insta.

On ne prend aucun risque.

Merci, Christine.

Photos : Philippe Schoepen

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