Trois hommes et acouphènes

Article publié en 2000 dans le magazine Acouphènes-Info de l’association Belgique Acouphènes, puis sur Info-Acouphènes. Réécrit pour ce blog. Cet article évolue avec le temps.

31 décembre 1996. BANG ! Je me disais bien que je n’aurais pas dû  animer cette soirée dansante. Mais bon, un copain avait tellement insisté. Quelques milliers de francs pour animer une soirée de réveillon qui allait bouleverser ma vie.

Le premier homme

Homme, 32 ans – fou de musique et de danse. Mère gérante d’un magasin de disques pendant 25 ans, père représentant en disques. A 2 ans, est remarqué en train de danser devant tout le monde sur « L’école est finie » de Sheila. Assiste à des dizaines de concerts, fréquente des discothèques, danse jusqu’au bout de la nuit. La musique, c’est sa grande passion.

Le deuxième homme

Dessin Mix & Remix. Merci à lui.

Dessin Mix & Remix. Merci à lui. RIP.

Je reste groggy pendant 10 secondes. Combien de décibels ai-je pris d’un seul coup dans l’oreille droite ? Je n’ose pas deviner. Pourquoi aussi avoir appuyé sur le mauvais bouton de la table de mixage ? Tant pis. « Show must go on » chantait Freddy Mercury. Dans les jours qui suivent, une immense douleur envahit ma tête. Le moindre bruit me fait sursauter, et cette maudite angoisse qui s’insinue, sournoisement.

Mon médecin diagnostique un barotraumatisme. Les gouttes et les médicaments vasodilatateurs, rien n’y fait.

Ensuite, durant deux ans, c’est la tournée des ORL de Bruxelles. La première spécialiste, consultée 3 mois après l’accident, me demande si j’ai des sifflements dans l’oreille. Non, lui répondis-je. « Vous avez une excellente audition, – trop bonne enfonce-t-elle – ; courage, il n’y a rien à faire. » Peu après, l’acouphène creuse son nid.

Oui, un son puissant, un seul, peut causer des traumatismes sonores toujours incurables en 2017 (Serge Coosemans dans « La Guerre du son », voir infra). Coucou, Ingrid.

Trois mois plus tard, un ORL détecte l’acouphène, mais affirme preuve à l’appui que je ne souffre pas d’hyperacousie, alors que quelques heures auparavant, je sursautai à mon domicile au moindre craquement. Notez qu’à cette époque, les acouphènes restaient mystérieux pour de nombreux ORL.

1999. Re-ORL, audition toujours normale. Le moral vacille souvent, ce qui n’est agréable ni pour mes proches, ni pour mes collègues. En mars, je subis un autre choc sonore, qui me fait penser au premier.

C’est la panique, mon corps se raidit, je dors de plus en plus difficilement. Le mal est dehors, le mal est dedans. Je fais l’impossible pour éviter tout bruit ou musique. Je porte constamment des bouchons, comme une arme défensive. Toute ma collection de CD et de vinyles est liquidée. Ma chaîne Hi-Fi est bradée. Théâtre ? Au placard. Cinéma ? Au rancart. Soirées dansantes ? Au plumard !

Mais un autre homme voit le jour…

Le troisième homme

Nous sommes en 2002. Un homme qui prend espoir et qui a décidé de se battre. Il reste d’autres techniques à tester, comme l’hypnose ou la TRT (Tinnitus Retraining Therapy = thérapie d’habituation aux acouphènes).

Depuis quelques semaines, je porte un générateur de bruit blanc 8 heures par jour, et cela me procure un confort inégalable. Ce bruit blanc – agréable, positif – supplante l’acouphène négatif. Je commence petit à petit à « écouter » certains sons dans leur totalité, sans la moindre déformation, sans la moindre crainte. Comme avant… Serait-ce la fin du cauchemar ?

Rythm is a danger

En 2005, je refais un bilan complet chez le Dr Thill et le professeur Leurquin de la société Laperre. Ce sont les plus calés dans ce domaine à Bruxelles. Verdict ? Ni aggravation, ni perte auditive. C’est ce que je voulais… entendre. Mon appareil générateur de bruit blanc dort depuis dans un tiroir. L’habituation aux acouphènes le rend inutile.

Le comble d’un acouphénique : souffrir en silence

Par contre, rien ne peut résister au bruit agressif, qui peut venir à tout moment : un airbag qui se déclenche, une explosion, une sirène, un avion… Mes bouchons m’accompagnent au quotidien. Si jamais cela devient insupportable, je prends quelques gouttes de Rivotril au coucher pour abaisser le seuil de vigilance. (De grâce, ne m’imitez pas, adressez-vous à un ORL qualifié)

I'm listening. Photo de et de Massimo Bortoloni

I’m listening. Photo de et de Massimo Bortoloni

Conclusion ? La galère revient, tout doucement, le clapotis des vagues berce mon stress… À part Info-Acouphènes, ou le groupe Acouphènes sur Facebook, pas moyen (ou plus envie ?) d’en parler autour de moi. Ce mal invisible est difficile à expliquer aux autres.

« Allez Philippe, viens au concert avec moi ! »

« Tu m’aides pour forer dans le mur ? »

« Tu restes pas à cette soirée, QUOI TU SUPPORTES PLUS LA MUSIQUE ? »

Chouette, après la distribution de préservatifs, d'autres protections utiles.

Chouette, après la distribution de préservatifs, d’autres protections utiles.

Ce n’est toujours pas évident socialement.  À quand un vrai débat public sur le bruit et ses nuisances ? À quand des règles strictes pour limiter le volume sonore lors des concerts et des soirées dansantes. Dans certaines discothèques belges, on distribue non seulement des préservatifs mais aussi des bouchons. La presse en parle, tout doucement.

Voilà… nous sommes en 2016, je souffre depuis 20 ans. J’ai suivi des séances d’hypnothérapie qui me font le plus grand bien. Elles me permettent par exemple de continuer à chroniquer mes albums préférés.

(Stromae parle aussi des acouphènes à 0’58 ». Écoutez bien.)

Nouvelle crise en décembre : nouvelle visite chez mon ORL. Il me retire deux sérieux bouchons de cérumen. Il me prescrit des calmants (à prendre le soir) qui me laissent groggy. C’est le prix à payer pour plus de tranquillité. Je continue à les prendre à petite dose quand j’ai subi un nouveau traumatisme sonore, réel… ou supposé.

Pour aller plus loin sur les acouphènes

Phil Collins, ou plutôt sa réplique en cire. Atteint lui aussi par les acouphènes

Phil Collins, ou plutôt sa réplique en cire. Atteint lui aussi par les acouphènes.

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6 Commentaires

  1. Publié le 25 mai 2012 à 7 h 41 min | Permalien

    Excellent ! Vraiment

    Ps : Je me dispenserais du jeu de mots : il n’apporte rien : Ma chaîne Hi-Fi est bradée. Théâtre ? Au placard. Cinéma ? Au rancart. Soirées dansantes ? Au plumard !

    • Publié le 25 mai 2012 à 17 h 38 min | Permalien

      merci Etienne ; je ne vois pas de jeu de mots dans ce passage, simplement une rime en -ar.

  2. Publié le 25 mai 2012 à 10 h 26 min | Permalien

    Puisse cela jamais m’arriver. J’étais déjà prudent, mais depuis ton accident je le suis encore plus. Jamais je ne collerais mon oreille sur un baffle pour entendre s’il fonctionne : j’ai déjà vu des musiciens le faire…

    • Publié le 25 mai 2012 à 17 h 43 min | Permalien

      Paul, si je dois convaincre quelqu’un, c’est quand même bien toi.

  3. Publié le 25 mai 2012 à 10 h 27 min | Permalien

    Comme je te connais je me permet quand-même ce trait d’humour : si ce sifflement est est un LA, en tant que musicien, ça pourrait me servir !…

  4. Publié le 23 octobre 2012 à 19 h 00 min | Permalien

    merci Roland.

Un trackback

  • Par Acouphènes « La salamandre à paillettes le 2 janvier 2013 à 13 h 48 min

    […] Illustration de l’article « Trois hommes et acouphènes » de Philippe Schoepen […]

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    Il se regarde écrire. Il ferait mieux de s'écouter, il effacerait bien vite.
    ~André Stas