Séquence émotion à la télé belge : trop, c’est trop

Je pousse des coups de gueule quand nos médias sont en froid avec la syntaxe. Je voudrais à présent évoquer le sensationnalisme de certains journalistes télé pour créer de l’audience. (Mise à jour 7/12 en fin d’article)

Nous sommes le 17 juillet 2016. Septante heures après le drame niçois. Un terroriste au volant d’un camion a fauché 84 vies. Une équipe de la RTBF propose un reportage en deux temps.

D’abord le point sur le début de l’enquête présenté par Quentin Warlop, toujours impeccable.

Quand la RTBF dérape dans le sensationnalisme

Thomas Gadisseux, journaliste expérimenté et figure de la RTBF (Radio Télévision Belge Francophone), nous montre ensuite un portrait croisé de quatre personnes qui ont vécu l’attentat de près.

C’est trois fois rien, c’est subtil. Je vous laisse regarder cette partie du reportage qui démarre à 02’00. Je cale à 03’10.

 

L'interview commence à 02'00''. Séquence émotion à 03'10'' !

L’interview commence à 02’00 ». Séquence émotion à 03’10 » !

L’effervescence médiatique, la recherche de l’image

Très souvent, à l’occasion de tels drames, au lieu de faire preuve de pudeur et de respect vis-à-vis des témoins qui sont aussi des victimes, le journaliste va poser une question qui fera pleurer, va monter les images pour orienter son message et marquer les esprits. Pour séduire l’audi-mate, il méprisera le respect le plus élémentaire.

Une vieille technique inspirée par la télé-réalité ? Le fameux : « je vous sens ému(e) »…

Tu la sens venir la larme ?

Tu la sens venir la larme ?

J’ai écrit au service Médiation de la RTBF

« Le 18/07/2016, à 21 :47 :34, vous nous avez posé la question suivante :

Nom : Schoepen
Prénom : Philippe
Adresse : Avenue Ernest Claes
Numéro : 7
Code postal : 1160
Localité : Bruxelles
Téléphone : XXXX
Email : XXXX

Message :

Bonjour,
Je m’interroge sur cette technique trop souvent utilisée par les médias et malheureusement par la RTBF de susciter la pitié des téléspectateurs via la phrase ‘on vous sent ému’. Dans le JT du dimanche 18 juillet, un de vos journalistes, Thomas Gadisseux (je pense), dit à une dame qui a vécu l’attentat de Nice : ‘vous avez vos lunettes de soleil, mais je vois que les émotions sont encore vives’. Cela ne rate pas, la Sophie en question se met à pleurer.

N’y a-t-il pas un autre moyen de montrer ce qui s’est passé sans devoir ‘forcer’ ainsi une personne choquée pour lui faire dire (ou montrer aux téléspectateurs) ce que la RTBF veut montrer ? Diriger ainsi l’entretien avant de dire ‘coupez la prise est bonne’ ?

C’est sans doute un détail parmi l’excellent traitement par ailleurs du reste des reportages, et sans commune mesure avec la façon dont France 2 a traité ce sujet ‘à chaud’. (LIRE ICI « Quand les médias deviennent fous » et je vous épargne les unes horribles genre DH ou SudPresse)

Pourriez-vous s’il vous plait réfléchir à une façon plus respectueuse pour tous de traiter tel sujet ? Merci.

Émotion 1 – Déontologie 0

Cher Monsieur,

Veuillez nous excuser pour cette réponse tardive, nous recevons de nombreux messages.

Votre mail a bien été transmis au directeur de l’information et au chef de rédaction TV. Nous ne doutons pas qu’ils en prendront connaissance avec grande attention.

Pour votre information, celui-ci a également été classé et enregistré comme avis (sujet déontologie) par notre service de médiation et viendra, prochainement, contribuer au bilan des réactions et plaintes des téléspectateurs, auditeurs et internautes sur la RTBF et ses programmes ; bilan destiné aux différentes (SIC) services et directions de l’entreprise.

Mon analyse

Je m’étonne tout de même que le Service Médiation et de Relations avec les publics envoie purement et simplement ma ‘plainte’ au service incriminé. Est-ce un service Boîte aux lettres ou un véritable service qui examine, analyse et prend position ?

Je n’ai reçu à ce jour (26 novembre 2016) AUCUNE réponse officielle à part cet accusé de réception. Ma demande, polie, a été classée, enregistrée, et figurera dans un… bilan.

A-t-on du respect pour le téléspectateur ? Sans doute pas. J’en déduis que nos journaux a-Ji-Tés vont continuer dans cette dérive, que je dénonce ici, quatre mois après ma plainte.

J’espère une réponse. Et vous, qu’en pensez-vous ?

Mise à jour : plainte déposée au CDJ, jugée irrecevable

Ne voyant rien venir, je dépose plainte au Conseil de déontologie journalistique.

Voici les éléments essentiels de leur réponse négative :

Pour être recevable, une plainte adressée au CDJ doit d’une part rencontrer des critères formels (identité du plaignant, désignation du média ou du journaliste visé, copie ou référence précise de l’article, respect d’un délai maximum de deux mois après diffusion, motifs de la plainte) et d’autre part porter sur un enjeu déontologique (recevabilité au fond).

A l’analyse, je constate que votre plainte ne satisfait qu’à  trois de ces cinq critères formels : d’une part vos coordonnées (domicile) sont manquantes ; d’autre part le délai d’introduction de la plainte n’est pas respecté. Si le premier critère peut être facilement corrigé (Note : en effet, mon adresse personnelle est en évidence sur mon blog), il n’en va pas de même du second. Le règlement de procédure du CDJ indique en effet que la date de la plainte ne peut être postérieure de plus de deux mois à la date de première diffusion de la séquence (art. 13). La séquence contestée ayant été publiée le 17 juillet, le délai n’est pas respecté. Votre plainte est donc irrecevable.

(…)

… à titre d’information générale … la déontologie journalistique apporte une attention particulière à la situation des victimes.  Le code de déontologie journalistique (http ://codededeontologiejournalistique.be/ ) indique ainsi en son article 27 que « Les journalistes sont particulièrement attentifs aux droits des personnes peu familiarisées avec les médias et des personnes en situation fragile comme les mineurs ou les victimes de violence, d’accidents, d’attentats, etc. ainsi que leurs proches ».  Cette disposition n’interdit pas aux journalistes d’évoquer des situations difficiles, mais elle invite à prendre en considération la fragilité des personnes lorsqu’ils le font. Le CDJ a déjà remis quelques  avis sur ce point. Je vous invite par exemple à consulter celui relatif à un reportage de la RTBF sur les mères d’enfants partis combattre en Syrie (http ://www.lecdj.be/telechargements/CDJ-15-50-Divers-c-S-Kessas-RTBF-avis-du-14-septembre-2016.pdf)  ou celui relatif à un article de La Meuse qui portait sur le suicide d’un adolescent ( http ://www.lecdj.be/telechargements/CDJ-14-51-Ministere-enseignement-c-A-Bouchat-LaMeuseHuyWaremme-avis22avril2015.pdf).

Ce n’est pas grave. C’est une information utile. Je relancerai la RTBF.be et redéposerai plainte quand ce genre de sensationnalisme se reproduira. Et il se reproduira.

Pour aller plus loin

  • Le dessinateur Fabcaro a tout compris des techniques d’interview à la télé :
zai-zai-zai-zai_fabcaro_dkp

Tu la sens venir l’émotion ? Ou pas… Tiré de Zaï Zaï Zaï Zaï de Fabcaro

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2 Commentaires

  1. Publié le 28 novembre 2016 à 21 h 54 min | Permalien

    Ce n’est plus un journal d’informations, c’est un journal d’émotions.

    Tu pourrais aussi écrire sur le fameux « rappel des faits », qui m’irrite profondément quand on revient en détail sur le déroulement d’une catastrophe, qui a déjà été détaillé 36 fois, mais qu’on rappelle quand c’est l’anniversaire de l’événement.

    https://www.rtbf.be/info/regions/detail_tuerie-de-liege-un-an-apres-rappel-des-faits?id=7891185

    • Publié le 29 novembre 2016 à 21 h 35 min | Permalien

      Tu as raison. Ou encore quand ils répètent sans cesse les mêmes informations lors d’un grand évènement…

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