La sale aire de la peur

Décembre 2015. 20h15. Paris est encore loin. Nous arrivons sur l’aire d’autoroute, une parmi tant d’autres du Nord-Pas-de-Calais. Un très mauvais choix que de m’arrêter là.

Avertissement : toute ressemblance avec des personnes ou des lieux ayant existé… eh bien ! je continue de flipper.

Looking for a girl. Photo Étienne B.

Looking for a girl. Photo Étienne B.

Le parking est étroit et peu animé. Je le remarque à peine. Mon objectif : me restaurer vite fait avant de gagner la Ville Lumière.

En entrant, je me dirige vers la gauche. En sortant, je me suis rendu compte que j’aurais dû me diriger vers la droite. En effet, à droite de ce bâtiment caché de l’autoroute, un lieu éclairé, moderne, des rayons achalandés, des prix prohibitifs.

C’est lumineux, agréable, connu. On pourrait même y rester pour un p’tit café. J’ai pu vérifier, avant de quitter cet endroit, la politesse de la caissière. ‘Bonne route’ me dit-elle après m’avoir chipé avec avidité mon billet de 20 euros.

C’est presque trois fois plus que la cerbère d’en face me soutirera. Un lieu proche de l’hétéropie *. Un endroit qui a ses propres codes mais dans une autre dimension, avec d’autres ambiances.

Se faire servir d’abord. Devant le regard lourd de la vendeuse-serveuse-maitresse de cette station-sévice, nous devons choisir notre repas. Vite. Je prends le sandwich le plus frais à mes yeux. Le plus épais aussi pour ne pas devoir choisir un dessert que la personne armée d’un outil de l’autre côté du comptoir m’incite à choisir de sa voix basse mais sévère.

“En menu ? “EN MENU ?” Je n’ai pas le temps de dire oui ou non, de réfléchir. Ma voie de sortie ? Tout accepter, payer, fuir loin. Vers Paris l’accueillante, malgré tout ce qu’on a écrit sur elle et les tragiques événements de novembre 2015.

Ma famille ne m’aide pas, ne se doutant pas de la dangerosité de notre situation. “Mmmh, j’hésite entre un cookie et une tarte, c’est un cookie avec du chocolat noir, M’me ?” Je pense un instant à déshériter la responsable de cette phrase suicidaire. La M’me au costume de pompiste laisse d’ailleurs tomber son outil de travail par terre. Je vérifie qu’elle ne va pas le réutiliser. Elle remplace l’objet avec beaucoup de difficulté, me semble-t-il. Peut-être parce qu’elle a vu la seule arme que j’avais en moi à ce moment-là : un sens inné pour le contrôle de la propreté.

La propreté avait pris congé ce jour-là. Les toilettes dames étaient toutes en panne, ce qui amenait le sexe faible à passer de l’autre côté de la rive. Chaos olfactif et visuel en perspective.

Très peu de monde autour de notre table. Oui, j’avais pris soin de nous installer en plein milieu de la cantine.

Sur notre gauche, un couple de Français, elle voilée, lui presque chauve et légèrement barbu, avec un gamin d’un an sans doute, silencieux. Pas normal, ce silence. Derrière nous, trois Français d’une cinquantaine d’années buvant un café et les paroles d’une téléréalité avec assiduité.

Devant moi et derrière mon épouse, un homme ou une femme, je ne le sais pas encore, en affaire devant des feuilles chiffonnées remplies de chiffres. De temps en temps un regard dans ma direction, un regard sans vie.

“Qui va un jour vouloir passer son réveillon de Noël dans cet antre ? Personne. Jamais.”

Je ne suis pas à mon aise. Cet endroit a sans doute servi dans un décor de film d’un copieur de Tarantino, je vais voir débarquer flingues ou caméras. Rien de cela, le seul média, c’est le son de TF1 dans cette pièce si bizarrement décorée. Aux murs, des tableaux représentant ou des hommes ou des animaux. Ou un mélange des deux. Je cherche le nom de l’artiste torturé quand la femme (oui) au regard éteint se lève et va rejoindre sa complice derrière les sandwiches (a)variés.

C’est lorsque je finis l’éclair au chocolat cuit/surgelé/décongelé que je me dis : ce n’est pas possible, cet endroit est un cauchemar. Ce bâtiment a dû être construit sur les restes d’une centrale nucléaire, elle-même érigée sur un ancien cimetière. Et que l’on a peut-être mangé des choses pas très catholiques.

Sur la table, tiens, de la publicité. MENU SPECIAL NOEL : 35 euros. Je me pose la question : “Qui va un jour vouloir passer son réveillon de Noël dans cet antre ? Personne. Jamais.”

Nous quittons les lieux cauchemardesques après avoir goûté un peu du paradis d’à côté. Je suis presque étonné que rien n’ait bougé sur le parking. Ni effraction, ni vol de mon diesel pour servir d’huile à friture.

Pour notre prochain city-trip, je prévoirai un panier-repas.

(*) Hétéropie : « lieu à l’intérieur d’une société qui obéit à des règles qui sont autres” (merci Étienne Buyse) – source Wikipedia)

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2 Commentaires

  1. Publié le 4 septembre 2016 à 10 h 41 min | Permalien

    Ahahaha ! La joie des aires d’autoroutes, le seul lieu où l’on croise des personnes qu’on ne voit que dans les faits divers et les reportages de W9.

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    Un mauvais pied de page, c'est un footer de merde !
    ~Paul Barbieux